L’art de faire confiance. Pour un nouveau contrat entre la science et les citoyens

LECTURE

Enseigner les sciences, c’est faire découvrir les merveilles de notre univers : des étoiles aux oiseaux, du big bang à l’information génétique. Mais en réalité, comprendre les sciences nous apprend bien plus encore. A une ère où l’information circule de plus en plus vite, chaque citoyen doit être capable de trier le vrai du faux, reconnaître la connaissance éclairée de la rumeur et prendre, pour lui-même et pour la société, des décisions fondées. Le défi est de taille. Fort heureusement, enfants comme adultes, nous sommes pourvus naturellement d’une aptitude à rechercher des sources dignes de confiance et à distinguer le plausible de l’invraisemblable. Cependant, les questions de société ont de quoi dérouter : épidémies, dérèglement climatique, environnement… tous ces sujets complexes mettent à mal nos outils naturels de raisonnement. Faire confiance devient un art particulièrement difficile… Établir un nouveau contrat de confiance entre la science et la société est devenu un enjeu majeur aujourd’hui.

Enseigner les sciences ne peut se réduire à présenter la connaissance scientifique. En tant que futurs citoyens, les élèves doivent comprendre comment accorder de manière légitime et éclairée leur confiance envers un certain type d’informations. Ils doivent ainsi découvrir, en même temps que les objets qu’étudie la science, les outils et les stratégies que cette dernière met en oeuvre pour donner des garanties de fiabilité dans les conclusions qu’elle produit. Cet ouvrage vous permettra d’accompagner vos élèves – et vous-mêmes – dans cette compréhension.

C’est là tout l’enjeu de l’ouvrage L’art de faire confiance, d’Elena Pasquinelli et de Mathieu Farina. Les auteurs vous embarquent dans un voyage pour découvrir de l’intérieur cet univers passionnant mais d’apparence hermétique. Ils vous ouvrent les portes de grands laboratoires scientifiques et vous invitent à rencontrer ceux qui, aujourd’hui, produisent la connaissance sur laquelle la société s’appuie. Ainsi, vous suivrez, des forêts de montagne au laboratoire de génétique les écologues qui pistent les loups ; vous vivrez les moments de doute et de joie des physiciens du CERN qui percent les secrets de la matière ; vous irez à la rencontre des experts du GIEC qui rédigent les rapports sur le dérèglement climatique ; enfin, vous déambulerez dans les couloirs de l’Institut Pasteur et suivrez les étapes et les enjeux de la production des vaccins. Suivez les guides !

Sur la trace des loups

Le premier chapitre nous amène dans les forêts des Alpes italiennes, à la rencontre de Francesca Marucco, spécialiste du loup qui nous conduit sur ses traces. Notre attention sera portée sur les limites de nos intuitions naturelles, et les outils développés par la science pour rendre plus solides ses inférences.

Sur le terrain, impossible de conclure avec suffisamment de confiance sur la présence ou non du loup. Les échantillons sont envoyés dans un laboratoire d’analyse génétique, où les outils moléculaires remplacent l’œil pour parvenir à une identification fiable. C’est Guillaume Queney, le directeur d’Antagene, qui nous sert de guide.

Les données ainsi récoltées vont alimenter les modèles que des bio-informaticiens conçoivent et exploitent pour parvenir à décrire l’évolution de la population d’un animal discret et difficile à voir. La notion de modèle est fondamentale en science comme nous le présente Olivier Gimenez et toute son équipe du CEFE à Montpellier. Le modèle est une représentation simplifiée de la réalité, comme celle que nous élaborons intuitivement. Mais le modèle s’appuie sur des connaissances éprouvées et permet de faire des prédictions qui serviront in fine à l’améliorer. Les scientifiques ont des intuitions, comme chacun d’entre nous. Mais en s’appuyant sur des connaissances et des outils, les intuitions qu’ils forgent sont plus fondées et mènent progressivement à une connaissance fiable.

La chasse aux particules élémentaires

Le second chapitre nous conduit vers le plus grand laboratoire du monde : le CERN, véritable cité scientifique dédié à la mise au test d’hypothèses issues de la physique théorique sur les secrets de la matière. C’est ici qu’a été mis en évidence de manière expérimentale le boson de Higgs, une particule dont l’existence avait été prédite 50 ans plus tôt. Une véritable prouesse scientifique, couronnée par le prix Nobel.

Au sein du LHC, ce sont les détecteurs comme Atlas qui enregistrent non pas le boson lui-même, mais les traces que laissent les particules en lesquelles il se désintègre. Un travail d’une minutie inouïe. Pour découvrir Atlas, direction la « caverne », un temple sous-terre de technologie haut de 44 mètres et lourd de 7000 tonnes. On suit Benedetto Gorini, notre guide.

Mais la science, ce ne sont pas que des victoires. Que se passe-t-il quand la mise à l’épreuve des hypothèses révèle que celles-ci sont erronées ? Qu’il nous est difficile, dans nos vies personnelles, de chercher à vérifier ses intuitions et d’admettre, le cas échéant, que nous avons eu tort ! Les scientifiques s’en sortent-ils mieux que nous ? La suite du chapitre se déroule en la présence du physicien Marco Delmastro. Autour d’un café puis dans son bureau, Marco nous raconte la quête épique d’une « bosse », un signal sur le point de révolutionner la physique. Un signal qui se révélera être le simple fruit du hasard. Le récit de Marco est passionnant, bouleversant. Accompagnez-le, étapes par étapes, jusqu’à la révélation finale. Et découvrez comment le monde de la science veille, par son organisation, à lutter contre une tendance naturelle : l’envie de confirmer ses idées, même lorsque tout indique qu’elles sont fausses.

A la recherche de preuves sur le climat

Il est un sujet de science qui fait particulièrement l’actualité : le dérèglement climatique. Cette thématique quitte le cadre des laboratoires pour s’inviter dans nos vies : décideurs et citoyens sont invités à s’emparer d’une connaissance scientifique pour prendre des décisions et modifier nos comportements. Parfois cependant, tout se bouscule : au nom d’une liberté d’opinion, certains pensent pouvoir exprimer leur point de vue sur les causes de la fonte d’un glacier ou des températures enregistrées à un moment donné. De manière involontaire parfois, délibérée d’autre fois, certains surfent sur notre compréhension limitée du fonctionnement de la science et parviennent à semer le doute sur les connaissances établies par la communauté scientifique.

Le point de départ du chapitre nous amène au chevet du plus grand glacier de France situé près de Chamonix : la mer de glace. Sur place, son recul est saisissant. Mais comment relier cette observation à la théorie générale du dérèglement climatique d’origine anthropique ? Du fait des enjeu considérables pour nos sociétés, les sciences du climat se sont dotés d’un outil particulier : une communauté d’experts du monde entier – le GIEC – qui collaborent pour évaluer l’ensemble de la connaissance produite et rédiger des rapports qui résument l’état de cette connaissance à un instant donné. Valérie Masson-Delmotte, directrice de recherche au CEA et co-présidente du groupe 1 du GIEC et Eric Guilyardi également directeur de recherche et ex-membre du GIEC, nous accompagnent dans notre réflexion : comment parvient-on, en science, à se mettre d’accord quand les avis divergent ? Comment concevoir que la science n’est ni un dogme, ni une somme de connaissances que chacun peut remettre en question ? Comment communiquer au grand public les notions d’incertitude et de confiance ?

Enquête autour des vaccins

Ce dernier chapitre est l’occasion de pénétrer dans un domaine qui, plus que tout autre, suscite la méfiance du grand public : celui de la santé. Le sujet des vaccins cristallise beaucoup de tension. Pour le grand public, il est difficile de comprendre si ses intérêts personnels sont vraiment pris en considération, alors que décideurs politiques et grandes industries semblent imposer à tous leurs positions. Plus que jamais, l’art de faire confiance est un art difficile.

Suivez-nous dans un laboratoire particulièrement symbolique : l’Institut Pasteur à Paris. Venez rencontrer un personnage haut en couleurs : Frédéric Tangy, directeur de l’unité de génomique virale et de vaccinologie, au cœur de la lutte contre les grandes épidémies. Il nous fera visiter les locaux et comprendre les enjeux de la vaccination. Puis nous pousserons la réflexion plus loin en cherchant à démêler ce qui, dans nos craintes et nos doutes est fondé et ce qui ne l’est pas. La méfiance est une arme précieuse, qui doit nous guider mais peut nous menacer si elle n’est pas utilisée à bon escient.

Messages à emporter

Un esprit critique outillé nous guidera vers les informations les plus fiables et les décisions les plus justes. Nous sommes naturellement dotés de tels outils, mais ils présentent des limites dans le cadre de problématiques de société complexes, et d’un monde de l’information en perpétuelle évolution.

Comprendre l’univers de la science est salutaire à plus d’un titre. La science n’est pas qu’une somme de savoirs, c’est aussi une boîte à outils qui guide la production de la connaissance de manière à éviter, autant que possible, une série de tendances naturelles et de biais qui peuvent entraver cette tâche. En comprenant mieux la science, on peut acquérir de tels outils et ainsi mieux raisonner.

Surtout, il est impossible à chacun d’entre nous de maîtriser l’ensemble des savoirs disponibles. En tant que citoyens, nous devons faire confiance. Mais comment le faire à bon escient ? Et doit-on légitimement accorder notre confiance à la science qui reconnaît ses limites et parfois même ses erreurs ? Découvrir les rouages de la science et sa dimension humaine nous permet en réalité de mieux accepter ses limites, et de plus facilement lui accorder notre confiance. Une confiance éclairée, fondée sur la sensation qu’elle est la meilleure voie d’accès à un savoir fiable. A condition qu’elle poursuive sa volonté de transparence et de pédagogie à l’égard du reste de la société, toujours plus désireux d’être associé au processus de réflexion et de décision.


Pour aller plus loin…

Les sciences cognitives et l’éducation de l’esprit critique

LECTURE

Farina M., Pasquinelli E. (2019/2), Les sciences cognitives et l’éducation de l’esprit critique : voies croisées. Raison présente (n° 210), pages 25 à 35.

Les dernières années ont porté l’attention de l’éducation nationale, des enseignants, des citoyens sur une famille de sciences en plein développement : les sciences de la cognition. Mais en réalité, l’histoire des sciences cognitives est étroitement liée à celle de l’éducation et à l’étude des mécanismes de l’apprentissage. En 1910, le psychologue Edward Thorndike invitait l’éducation à se tourner vers les sciences du mental, afin d’y trouver des repères et des méthodes pour valider ses pratiques.
Presque simultanément, un autre psychologue impliqué dans la formation du courant béhavioriste, John B. Watson, incitait la psychologie à se montrer plus scientifique et à s’appuyer sur des données objectives, fruit de l’observation du comportement. Ceci non seulement dans le but d’améliorer nos connaissances, mais également à des fins plus pratiques. En effet, seule une psychologie scientifique a la possibilité de fournir des connaissances utiles au juriste, au politique, à l’économiste et… à l’éducateur.
« La psychologie, telle que la perçoit le behavioriste, est une branche expérimentale purement objective des sciences naturelles. Son objectif théorique est la prévision et le contrôle du comportement… Si la psychologie suivait le plan que je suggère, l’éducateur, le médecin, le juriste et l’homme d’affaires pourraient utiliser nos données de manière pratique, aussitôt que nous les aurions obtenues expérimentalement. » (Watson, 1913)
Pour être scientifique, la psychologie béhavioriste abandonne alors le recours à l’introspection, mais aussi à toute référence à ce qui pourrait se passer à l’intérieur de la « boîte noire » du mental… – Lien

Mathieu Farina est agrégé de sciences de la vie et de la terre, membre de la Fondation La main à la pâte.

Elena Pasquinelli est philosophe, spécialisée en sciences cognitives, membre de a Fondation La main à la pâte.


Pour aller plus loin…