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Retour d’expérience : le point de vue des enseignants et des élèves

Réaliser une telle étude empirique implique de mobiliser des enseignants et leurs élèves. Dans ce partenariat entre chercheurs et équipes pédagogiques, quels sont les bénéfices pour les enseignants ? Nous avons demandé aux enseignants qui ont participé à notre étude ce qu’ils en ont retiré. Voici leurs retours et nos commentaires.

« Un travail centré sur les contenus des programmes, donc pas de temps perdu !« 

Le programme de recherche prend tout son sens s’il rejoint les besoins des enseignants et de leurs élèves. Dans le cadre de notre expérience, nous cherchions à évaluer l’impact d’une méthode d’éducation à l’esprit critique. Notre démarche pédagogique ne consiste pas à réaliser un cours d’esprit critique, mais à transmettre des messages relatifs aux notions d’évaluation de l’information et de confiance, à partir des contenus disciplinaires. Les élèves qui ont participé au projet de recherche ont donc avant tout fait des sciences. On espère qu’ils ont aussi travaillé des compétences supplémentaires de raisonnement.

Un cours qui intègre un enseignement de l’esprit critique à celui de la méthode scientifique et des connaissances scientifiques.”

L’esprit critique est un enjeu important dans le monde actuel et les citoyens doivent apprendre à reconnaître les informations fiables, dignes de confiance. La plupart des enseignants étaient conscients de ces enjeux et souhaitaient s’impliquer dans ce sens pour leurs élèves. Ils étaient donc curieux de savoir de quelle manière l’esprit critique pouvait être intégré dans des cours déjà existants. Ils ont donc apprécié l’intégration aux cours de sciences d’une dimension de formation à la citoyenneté, dans laquelle la démarche scientifique est explicitée, et l’implication des élèves dans une réflexion active sur la connaissance. Après l’étude, certains enseignants envisageaient la transposition possible de la structure des séances vers d’autres matières, comme le français ou l’histoire.

“Des activités qui donnent des idées.”

Les enseignants ont vu dans la séquence pédagogique proposée une manière différente d’enseigner les sciences. L’interdisciplinarité des séances a notamment été beaucoup appréciée. Les séances proposées mobilisent en effet des compétences relevant de disciplines variées comme la biologie, les mathématiques ou la physique.

En outre, pour chaque thème, une vidéo d’un scientifique a été présentée aux élèves. Dans celle-ci, le chercheur évoque sa démarche et son protocole d’étude. Ces vidéos ont permis de travailler sur les représentations des élèves sur les scientifiques et le monde de la recherche. Elles étaient un levier pédagogique essentiel pour discuter de l’importance des méthodes employées pour obtenir des preuves de qualité. Les enfants ont particulièrement apprécié cette manière de s’immerger dans les différents univers scientifiques présentés.

“Cela permet à l’enseignant d’avoir un regard extérieur sur le travail des élèves, un recul que l’on n’a pas lorsqu’on mène la séance.”

L’expérimentation a impliqué l’introduction d’un intervenant extérieur pour réaliser les cours. Cet aspect a pu être un peu déstabilisant au début pour plusieurs enseignants. Certains d’entre eux ont manifesté leur souhait d’être plus informés sur les activités pédagogiques menées. En réalité, le protocole exigeait que l’enseignant n’ait que très peu d’informations, pour ne pas influencer l’expérimentation.

D’autres professeurs ont apprécié de porter un regard extérieur sur le déroulement de la séquence pédagogique. Cela leur a donné des indications claires sur la manière de mener les activités, afin de pouvoir les réaliser seuls l’année suivante. Certains en ont aussi profité pour observer le comportement de leur classe ou pour apporter leur aide à des élèves plus en difficulté.

« Mieux comprendre les enjeux de la recherche en y participant et éduquer les élèves à la démarche scientifique. »

Les enseignants affirment avoir mieux compris les enjeux de la recherche en participant au projet, d’autant plus que c’était la première fois qu’ils prenaient part à une telle démarche. Ils ont trouvé le projet enrichissant et utile, et sont prêts à s’engager de manière plus conséquente si l’occasion devait à nouveau se présenter.

Ils ont également découvert l’importance des évaluations de début et de fin de séquence pour mesurer les progrès des élèves. Le test présente un autre intérêt : en interrogeant les élèves sur leur capacité à évaluer l’information, ils sont sensibilisés au fait que le cours n’est pas uniquement focalisé sur un contenu, mais aussi sur des outils de raisonnement. Un des enseignants a même soulevé l’idée de réutiliser le test en l’appliquant à d’autres domaines et en adaptant les séances en conséquence. Ceci est pour nous une réussite en soi.

Ils ont compris le rôle clé du groupe contrôle pour pouvoir déceler les effets réels de l’intervention. En effet, sans un contraste entre les élèves ayant reçu l’intervention et ceux ne l’ayant pas reçue, il est impossible d’attribuer à celle-ci les progrès des enfants. Cette réflexion guidera les enseignants dans leur progression professionnelle et le regard qu’ils portent sur leurs propres pratiques.

Ce projet m’a conforté dans l’idée qu’il fallait absolument transmettre aux enfants les manières de comprendre les enjeux de la recherche.”

Les élèves ont été informés du fait qu’ils participaient à un projet de recherche. Ils savaient que les séances avaient été spécialement conçues pour le projet, à partir de recherches effectuées dans des livres ou des articles scientifiques. Le fait d’expliquer en partie la démarche permettait aussi aux enfants de comprendre la présence d’un intervenant extérieur et les raisons de faire des tests. En définitive, les élèves étaient assez fiers de faire partie d’une expérimentation impliquant d’autres classes dans d’autres écoles, et curieux de la façon dont l’étude a été menée.

Pour conclure sur l’importance de participer à un projet de recherche

Globalement, les enseignants dressent un bilan très positif de leur participation à un tel projet. Cela leur a permis à tous de mieux comprendre les enjeux liés à la recherche en éducation. De plus, l’apport d’une nouvelle vision des activités pédagogiques possibles à l’école, en y intégrant un enseignement de l’esprit critique vu comme une capacité indispensable au quotidien, a été très apprécié. De nombreux élèves ont également manifesté une curiosité et un investissement positifs.

Vade-mecum pour mener à bien une recherche translationnelle

Après avoir passé une année à organiser ce projet de recherche et après avoir été confrontés à divers obstacles, il nous semblait important de communiquer aux personnes qui voudraient se lancer dans une expérimentation impliquant des classes et des écoles les points importants qu’il faut avoir en tête, la procédure à suivre et les écueils à éviter.

Comment trouver des classes ou des enseignants volontaires ?

Il est souvent difficile d’obtenir l’autorisation de mener une expérimentation en milieu scolaire. Il faut justifier du choix des classes, bien expliquer le projet, ses motivations, ses chances de réussite, ses enjeux éthiques. La procédure à suivre est la suivante : il faut contacter les CARDIE (Cellule académique recherche, développement, innovation, expérimentation ; https://primabord.eduscol.education.fr/c-a-r-d-i-e). Cette institution a pour rôle de recenser les projets pédagogiques innovants ou de recherche, et de valider leur pertinence. Elles mettent ensuite en contact le porteur du projet avec des écoles, dans l’académie souhaitée.

Quels sont les points administratifs à ne pas oublier ?

Pour pouvoir mener une expérimentation en classe, il faut préparer un dossier complet de présentation, destiné aux acteurs concernés. Ce dossier doit décrire l’expérimentation, son contexte et ses avantages, mais aussi les aspects éthiques liés au projet (minimisation des risques, consentement) et toutes ses modalités pratiques (durée, date, nombre de classes…). Les CARDIE, les DASEN, l’Inspectorat Académique constituent des cellules locales idéalement placées pour garantir l’accompagnement des équipes d’éducateurs et de chercheurs impliqués dans une recherche – aide à l’identification des classes, suivi des recherches en cours, aide à la résolution de problèmes liés au protocole, signalement d’éventuels effets indésirables de la recherche en cours… Ces mêmes instances institutionnelles assurent la formation au niveau académique. Il est indispensable pour les chercheurs qui opèrent dans des laboratoires, de prendre contact avec ces équipes, afin de coordonner leurs actions sur le territoire. (Décret  n° 2019-1403 du 18 décembre 2019 relatif aux recherches et aux expérimentations menées dans les écoles et établissements d’enseignement publics et privés sous contrat et dans les établissements français d’enseignement à l’étranger.)

Le projet qualifié de “recherche” devra aussi passer devant le conseil d’éthique de l’organisme de recherche mobilisé, car l’expérimentation ne doit en aucun cas avoir un impact négatif sur les enfants. Le porteur du projet doit donc justifier ses choix et expliciter le contenu des séances en classes et ce pour les différents groupes du test.

Une fois les classes trouvées, il faut obtenir l’accord de l’enseignant, du directeur de l’école et de l’inspecteur, et informer le recteur de l’académie. 

Si le projet est accepté, une feuille d’information présentant le projet et demandant le consentement de participation à l’expérimentation pour leur enfant devra être distribuée aux parents d’élèves. Cette autorisation est requise pour pouvoir utiliser les données des tests des élèves et en faire usage lors d’une conférence ou dans un article scientifique, même si celles-ci sont rendues anonymes.

Quelles sont les étapes importantes ?

Avant de commencer les interventions

Il est important de rencontrer les enseignants avant de commencer les interventions. Nous ne l’avons pas fait dans certaines classes et la relation avec l’enseignant était beaucoup moins fluide. Il est en effet difficile de trouver sa place lorsqu’on ne connaît pas les objectifs et les enjeux poursuivis. La réunion est utile pour présenter les membres du projet ainsi que le projet lui-même. Des aspects plus pratiques, comme le nombre de séances à effectuer ou la répartition des horaires dans la semaine sont également définis. C’est aussi l’occasion de définir la place et le rôle de chacun durant l’intervention. Cette réunion sert enfin à créer un lien de confiance avec les enseignants.

Pendant l’intervention

Dès le début des interventions, il est important de distribuer aux parents des élèves une autorisation – décrite ci-dessus – à signer, pour qu’ils soient informés de l’expérimentation en cours. Le consentement est obligatoire pour pouvoir utiliser les données des tests des enfants.

Après l’intervention

Une réunion de bilan est essentielle pour conclure le projet, recueillir les précieux retours des différents acteurs, et exposer la suite du déroulement de l’étude.

Lors de cette réunion, ce qui avait été jusqu’ici passé sous silence est explicité aux enseignants. C’est un moment d’échange convivial, qui permet de comprendre ce qui a été apprécié et ce qui peut être amélioré. Les remarques peuvent porter aussi bien sur les contenus des séances (la gestion des supports, le matériel, le déroulement des séances, le ressenti des élèves, les enjeux pédagogiques…) que sur le protocole de recherche. Elles ont été prises en compte pour adapter davantage encore les séances et les tests aux élèves.

Cette réunion, placée sous le signe de la collaboration, est primordiale pour établir un dialogue entre les différents acteurs d’une recherche translationnelle dans un cadre scolaire : les scientifiques et les enseignants. Deux mondes qui ont le même objet d’étude, mais des objectifs différents.